le problème des applications est simple

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Parce qu’elle voudrait tomber amoureuse à nouveau, Emma a installé Hinge, l’application de rencontre sur laquelle on fait des blagues et on poste des photos de soi qu’on a prises dans les toilettes d’un musée. Elle regarde toujours les profils avec quelques critères, jamais d’hommes de droite, ça se découvre en parlant cinéma, jamais d’émoji avion, elle déteste la douane, jamais The Office, il y a mieux comme série et surtout il y a moins chiant comme sujet de conversation. Si elle était née en 1987, ce serait sûrement Kaamelott. On peut apprécier des choses qu’on ne cite pas pour combler les silences des premiers rendez-vous.

Au début elle trouve ça marrant, pour ne pas dire “fun”, de trier les profils d’inconnus. Tout le monde est beau, tout le monde aime le sport, tout le monde est positif, tout le monde adore aller au musée. Dans son entourage pourtant, elle n’en connaît pas, des hommes qui aiment le musée. Sur leurs photos, on voit des sourires et des blagues, parfois ils ne se prennent pas au sérieux alors ils serrent la mâchoire en se mettant en scène. Les hommes ont toujours six ans de retard sur internet, à 25 ans, ils publient comme à quarante-deux, leurs photos de groupe, de randonnée, de voyage n’ont rien de personnel. Si on veut savoir à quel point le monde du dating se construit sur une certaine idée du vide, il suffit de faire un bingo de banalités qu’on coche à mesure qu’on passe à la personne qui suit.


On peut comprendre la performance de genre par un autre prisme que celui de la barbe et des implants capillaires, voyager au Japon -parce qu’on aime les animés et les sushis, capital économique et culturel du nouveau riche- ; vouloir une meuf ouverte d’esprit -blagues misogynes qu’on peut faire parce qu’elle a de l’humour- ; proposer un date au musée parce qu’on voit la culture légitime comme une preuve de notre position sociale, sans pour autant lui consacrer du temps ou du capital en-dehors d’un contexte de pré-baise, ou encore prendre un verre, parce que c’est beaucoup plus compliqué de paraître intéressant sobre mais qu’on veut montrer qu’on a de la conversation. Aimer la bonne bouffe et dire deux fois tous les adjectifs de nos phrases pour prononcer leur féminin sont les nouveaux indicateurs de la masculinité douce. Bien évidemment, elle la préfère douce, la masculinité, mais surtout, elle les cherche honnêtes, les hommes.


Tout le monde fait du sport mais pas trop ou pas trop exigeant, les Iron Man sont sur Tinder, sur Hinge, on leur préfère l’escalade, tout le monde voyage -c’est même un prompt, une de ces phrases d’accroche que l’application propose pour éviter la page blanche-, cette galipette étrange qui consiste à justifier son empreinte carbone par une bonne histoire de baise. Ça fonctionne parfois. Emma ne fait pas de sport alors l’escalade et la piscine sont de mauvaises promesses.


Une fois la discussion enclenchée, on lui demande tout de suite où elle habite, Caroline a de jolies jambes, on lui fait comprendre qu’on veut bien faire quelques sacrifices -le musée, le bar un peu cher- pour la rencontrer, mais on sait tous les deux que ça ne compte pas vraiment : le musée c’est pour faire comme si, les tableaux on s’en fout, on ne les regarde que pour les prendre en photo. La drague est un exercice de genre et de classe et on sait articuler les deux pour dire “je suis un homme de CSP+” tout en parlant d’une enfance passée chez des bourgeois mais en région, on peut se moquer du permis de conduire qu'on a eu à 18 ans et troquer la frustration d’avoir découvert Paris trop tard pour le récit d’une vie plus remplie et plus vraie. 


Et si elle sait bien que Parisien c’est aussi une classe sociale, qu’on ne critique pas l’origine mais le culot avec lequel les riches des villes achètent des maisons qu’ils n’habitent pas dans d’autres villes pas aussi riches, parfois elle se demande quand même si ça sert vraiment à quelque chose de se distinguer comme ça. L’application fait bien les choses, elle classe par niveau d’études, elle discrimine sur l’orthographe, les photos des classes populaires ne sont pas celles des bourgeois qui les prennent en argentique. Et si on refuse aux hommes le statut de groupe sous prétexte que l’argument manque de nuance, ne faut-il pas parfois se protéger du sexisme par un mépris de classe réduit à sa géographie ? On ne se fout pas de la gueule d’un pauvre mais on peut mépriser un Bordelais. Pire encore, s’il vient de Nice.


Il existe sûrement une homologie féminine à laquelle elle n’est pas confrontée. Chloé ne connaît que les hommes qui prétendent partager ses centres d’intérêt pour partager son lit, pas les femmes qui s’effacent pour ne pas être seules. Et puis s’il fallait être égalitaire dans les critiques qu’on fait à la scène amoureuse anodine, on perdrait tout un pan de la littérature française qui s’intéresse aux hommes qui aiment et aux femmes qui font mal. Aujourd’hui, elle veut juste parler des hommes qui la déçoivent un peu.


Bien évidemment les premières questions qu’on pose sont celles d’un entretien d’embauche, à commencer par le lieu où elle habite : interdit en contexte professionnel, détestable sur une application. C’est oublier qu’on a le choix des précisions qu’on laisse visibles, alors demander à savoir ce qui n’est pas montré au deuxième message c’est être con. Elle ne précise pas où elle habite par sécurité, pas par mystère.


Puis vient la question du travail, parce qu’y être 35 heures par semaine n’est pas assez : il faut aussi savoir en parler pour séduire. Intéressant ou pas, il faut le mentionner, comme à l’état civil quand on signe le contrat de mariage le travail, c’est tellement soi que c’est aussi le soi qui drague.


Et enfin quand la discussion s’installe, c’est avec paternalisme qu’on drague, les postures sont toujours les mêmes : “madame a fait ça”, il ne faut jamais répondre vraiment, toujours à côté. C’est en se foutant de la gueule des autres qu’ils nous admirent, alors on se taquine sans jamais aller trop loin, le mépris se cache dans la ligne rouge de l’intérêt.


Elle n’a jamais compris pourquoi les gens refusaient de parler sur l’application. 

« Je ne suis pas bavard ici, mon insta c’est … » « Si tu ne comptes pas me rencontrer passe à gauche. » « J’aime pas trop les messages. » 

Les applications rassemblent ceux qui veulent se trouver, mais y rester semble impossible. Tout est une excuse à se rencontrer tout de suite, la nuit, chez soi. Tous ces prompts qui proposent des expos, des ballades, des dîners pour un verre seulement dans un bar qu’elle devra choisir, parce qu’il ne le fait pas. Par galanterie, féminisme ou flemme, c’est toujours elle qui prend les décisions des rencontres qu’elle entreprend.


Pourquoi le voyage aussi, toujours en premier, pourquoi jamais quelque chose à deux, pourquoi le Japon et pas la Corrèze ou le nord, pourquoi toujours très loin, l’Islande, le Chili, l’avion. Pourquoi toujours l’escalade, Game of Thrones et la bière, pourquoi dire “je bois de l’alcool” par des phrases claquées au sol, pourquoi proposer de l’alcool pour une rencontre, peut-être que je ne veux pas rencontrer et boire. Est-ce que c’est toi que je rencontre ?


Les hommes qu’elle a aimé étaient beaux quand on les connaissait, et elle se retrouve à en juger qu’elle ne connaît pas sur des critères qui ne sont pas les siens, ceux de photos mal éclairées et mal cadrées. Elle se dit toujours que ça peut être une bonne idée, que l’amour se trouve partout et l’affection aussi sûrement et pourtant elle y retourne toujours avec un goût de vomi dans la bouche. 


Parfois Emma voudrait qu’on l’aime mieux et plus que comme avant, parfois elle voudrait remplacer le vide que ses amis laissent dans son calendrier quand ils tombent amoureux. Être une priorité quelque part pour quelqu’un. Alors elle réfléchit à la meilleure manière d’être drôle, elle mais pas en entier, à être intéressante sans jamais être sûre. Elle envoie des messages et elle fait des blagues. Et puis une fois sur deux, quand la rencontre arrive, elle supprime, l’application, son compte, la discussion. 


Pourquoi faire que ça marche quand on peut juste en rire ?


Et puis elle ne sait pas choisir les gens alors elle a peur de ceux qui la choisissent, et puis elle se demande si ça vaut vraiment le coup, parce que l’amour ça peut se trouver sur internet mais ses amis sont amoureux de leurs collègues, de leurs amis, de gens qu’ils rencontrent en vrai, à des soirées, des bars, en couple. Elle, elle a l’impression de faire moins bien à chercher activement ce que tout le monde trouve en faisant semblant de ne pas regarder.


Le problème des applications est simple : si on ne se connaît pas, on ne peut pas s’aimer. Se désirer même, parfois. Quand on n’a pas les mains, la courbe du cou, le tombé du t-shirt en coton, comment savoir si on veut l’autre ? Couper court à toutes ces étapes qui provoquent l’intérêt, couper court aux regards, à l’attente, et puis les questions aussi, est-ce qu’on se plait, est-ce que je lui plais ? Passer les rêves qu’on provoque pour s’endormir, passer les fantasmes qui occupent les rames de métro bondées, passer l’envie qu’on a de se toucher enfin, comment on aime quelqu’un qu’on ne désire pas encore, comment on veut quelqu’un qu’on ne connaît pas encore, que par des messages, comment désirer un homme qui utilise des emojis parce que les émotions ne se devinent pas quand on n’a jamais entendu une voix ?


On en vient tout de suite au plus pratique, est-ce que je m’épile, comment je m’habille, la taille des capotes, la quantité d’alcool, est-ce que je sens bon, qui suis-je ? 


Relation sérieuse, ouvert aux relations courtes, monogame, relations libres, hétérosexuel, athée, catholique, apolitique, de droite, PAS LIBÉRAL, master, licence, fume parfois, bois souvent, pas de drogue, informatique, cinéma, photo. Voiture, Lyon, Paris, région parisienne, Angleterre, cherche encore son type de relation. À 37 ans ? Que cherches-tu ?


Alors, et on lui dit souvent, pour passer à autre chose, pour s’y remettre, parce qu’il n’y a pas d’enjeu, allez… c’est de ton âge, les applications. Mais l’enjeu c’est de s’aimer devenir superficielle, méchante, lassée, c’est de voir défiler des visages qui ne veulent rien dire parce qu’il n’y a pas de voix ou d’odeur qu’on y attache, juste les fantasmes qu’on dessine sur des sourires qui ne bougent pas. 

L’enjeu c’est d’être photogénique et drôle et à trop essayer, on n’est plus grand chose. Et puis, les rencards c’est avec des connaissances, pas pour faire connaissance. L’enjeu c’est le nombre de likes auxquels on ne répond pas, c’est se rassurer en se disant « personne ne me connaît mais on veut quand même me baiser ». 

L’enjeu c’est d’y croire sans le dire, de ne le dire que quand ça fonctionne, de ne le dire que pour les autres. L’enjeu c’est de ne plus en avoir besoin,  c’est de supprimer l’application pour de bon, l’enjeu.


Chloé ne cherche pas le père de ses enfants, ni Emma l’homme sa vie, juste quelqu’un qui la chercherait aussi, au moins au même moment. Pas un collègue, pas un RH, pas un inconnu, quelqu’un qui ressemblerait à ce qu’elle connaît déjà et ce qu’elle souhaite retrouver, des gestes, un parfum, la sensation qu’on a quand quelqu’un d’autre conduit et qu’on regarde par la fenêtre de la voiture. Alors comment on peut imaginer tout ça sur l’écran blanc de promesses que personne ne fait ?


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